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L’escorte, ennemie naturelle de la femme mariée

« Mais qu’est-ce qui se passerait, si nos maris venaient chez vous? » me demandait l’animatrice radio sur un ton autoritaire. « C’est OK pour vous ? »

Je suis dans les locaux de l’ancienne radio du secteur Américain RIAS à Schöneberg, assise dans le studio de Deutschlandradio. Je suis l’invitée de l’émission « Im Gespräch (En conversation) », diffusée tous les matins de entre 9 et 10 heures. Comme dit, très tôt le matin, pour moi comme si c’était de nuit. Je me sens un peu confuse, non pas à cause de la fatigue mais parce que je sens que quelque chose ne tourne pas rond. On m’a dit que l’animatrice était absolument ouverte vis-à-vis de ma personne et de mon métier. Que l’atmosphère serait détendue et chaleureuse. Et me voilà en direct face à une personne peu commode qui cherche à me coincer avec ses questions. Son regard perçant, que les auditeurs ne peuvent, voir sous-entend:

« Bas les pattes des nos hommes ! »

À propos, je ne sais même pas si cette animatrice a un compagnon. D’ailleurs, ça ne me regarde pas. Tout comme je pourrais dire que je ne sais pas si mes clients sont mariés. Ça ne me regarde pas.
Mais ce n’est évidemment pas si simple. Parce que ça me regarde quand même, que mes clients soient mariés ou séparés, qu’ils soient célibataires, que leur couple soit en crise ou encore qu’ils n’aient jamais eu de relation. Parce que je dois gérer le désir de ces hommes. Le sexe adultère par exemple a besoin de sa propre mise en scène.

Et puis la question mal posée. Il ne s’agit pas de savoir si je trouve ça « OK » d’être l’objet de l’adultère mais plutôt : qu’est-ce que veut dire l’adultère pour la femme et pour l’homme respectivement ?

La plupart de mes clients sont mariés.

Comment je reconnais si un homme qui couche avec moi a une femme ?

Ou, comme disent les escortes, est un modèle présélectionné ?

Je ne le reconnais pas forcément à l’alliance, car on peu l’ôter au plus tard à la hâte avec la savonnette de l’hôtel et un peu d’eau froide. Quelle importance peu avoir une bague quand les relations sérieuses non maritales sont soumises au même principe de fidélité pour la durée de la relation. Sous-entendu bien sûr pour l’éternité. Même si un mariage ou une relation peuvent être rompus à tout instant par le divorce/la séparation. Dans le cas d’une relation hors-mariage, la notion de fidélité m’apparaît encore plus délicate : sans partage des biens, la séparation est simple. Défaire un mariage est déjà plus fastidieux. Ainsi, les hommes mariés sont plus détendus. Ils ont moins de raison de paniquer. Bien sûr qu’ils ne veulent pas que ça sorte, mais ils savent qu’ils prennent peu de risques en choisissant avec soin une escorte de luxe. Rapport coût/opportunité positif. La tentation, tout le monde l’a. Mais elle semble être un peu différente lorsque l’on doit être fidèle à son partenaire depuis deux ou vingt ans.

Je reconnais donc un homme marié à des indices précis : sa chemise repassée à la main main qu’il jette négligemment sur le sol le la chambre, la photo de ses enfants en fond d’écran de son téléphone, ou quand il m’annonce au tout début du date qu’il doit absolument passer un coup de téléphone à dix heures et en me demandant expressément de ne pas faire le moindre bruit. Et je ne peux que très rarement jouer silencieusement avec sa queue pendant ce temps.

J’admets, j’aurais pu épargner ce dernier détail aux épouses. Mais c’est exactement ce qui fait mon métier d’escorte. Je pénètre en terre étrangère ou plutôt : la terre étrangère me pénètre.

Franchement, dois-je m’en défendre ? Dois-je maudire les principes moraux de la société bourgeoise et du patriarcat – moi, en tant que pute?

Finalement je préfèrerais le plus souvent coucher avec la femme qu’avec son mari. Ce que ces maris racontent de leur femme me donne envie de les avoir auprès de moi. Puisqu’elle sont déjà présentes en pensées. Une noble présence de déesse mère inatteignable. Oui, je pourrais jurer que les hommes ne parlent jamais aussi bien de leur épouse qu’entre mes bras. Et je pense souvent que j’aimerais bien entendre l’autre version.

Certain hommes parlent du fait que leurs femmes leur refusent sexe et tendresses – parfois depuis des années. Ce n’est pas que leurs femmes ne seraient plus assez attirantes. Il s’agit clairement de femmes froides qui rejettent leur époux et leur montrent plus ou moins explicitement qu’elles ne restent avec eux que par habitude. C’est au moins comme ça que les hommes présentent les choses. Mais qu’est-ce qu’ils veulent, eux ? Est-ce qu’ils le savent eux-mêmes ? Est-ce qu’ils veulent vraiment que leurs femmes s’occupent d’eux et de leur masculinité ? Qu’elles se tiennent prêtes pour eux, qu’elles se comportent pour faire court comme des escortes privées ? Car dans ce cas, les hommes devraient peut-être aussi traiter leurs femmes comme des escortes et non pas comme des nourrices et des femmes de ménages.

Et que veulent les femmes ? Ces femmes qui restent à la maison pour permettre à l’homme de faire carrière et de gagner sa vie ? Ces femmes qui ont sacrifié leur vie pour qu’il puisse performer au sommet et aligner les billets devant une escorte de luxe ? Ce n’est pas l’argent qui leur manque, elles doivent en recevoir de leurs maris assez riches pour s’offrir mes services. Et pour obtenir de l’argent de leur part, elles ne doivent même pas coucher avec eux, contrairement à moi. (Tout au plus quelques fois au début j’imagine).

Mais désormais même moi je ne couche plus seulement avec les hommes – des autres – pour l’argent, mais parce que ça me plaît. Beaucoup plus qu’une relation stable et monogame. C’est bien pour ça que j’ai commencé ce métier. Notez : bien choisir son métier !

C’est une idée étrange de lier comme on le fait l’amour et le sexe. Que quand on s’aime on doive coucher ensemble tant que dure l’amour. Et que si ce n’est pas le cas, il y a quelque chose qui ne va pas avec l’amour. Et que le sexe sans l’amour, sans lien émotionnel, soit perçu comme inférieur ou dégradant ou incomplet, quelque chose de pas totalement épanouissant.

Alors que souvent, c’est le contraire. L’amour, l’intimité complique le sexe, le désir, l’objectification de l’autre, car le désir a toujours besoin d’objet, d’un objet du désir, avec lequel on ne doit pas s’identifier démesurément, pour le trouver attirant, pour ne pas toujours avoir le sentiment de se reconnaître en l’autre, comme si on se masturbait devant un miroir.

Sexe conjugal – un impératif ?

Est-ce bien nécessaire ? Est-ce que deux personnes qui s’aiment et qui se sont unis pour l’éternité, l’un comme témoin de la vie de l’autre, ces deux êtres là doivent-ils vraiment à côté de tous les sujets communs aussi inscrire régulièrement le sexe à l’ordre du jour ? L’intimité, la confiance ne sont-elles pas plus précieuses voire irremplaçables ? Est-ce que nos deux amoureux doivent vraiment copuler comme des virtuoses trois fois par semaine sans quoi il faudrait remettre toute leur relation en question ? Quel stress, quelle pression insupportable que les médias et l’industrie de la pub nous mettent là ! Mon amie Caroline Rosales a même un mot pour ça : rapport d’entretien. Ça me glace. À chaque fois que je suis dans une rue passante et que je regarde les gens, je me demande : est-ce qu’ils vont avoir un rapport d’entretien aujourd’hui ?

 

Outsourcer le sexe !

Pourquoi est-ce que les gens se mettent autant la pression avec le sexe ?
On peut tout simplement l’outsourcer, on n’est pas obligé de partager tous ses hobbies. Et surtout pas de jalousie : la consommation d’amours tarifées ou toute relation extra-conjugale – un amant pour Madame – n’est pas une remise en question mais bien la preuve qu’un ménage fonctionne. Que deux personnes se sont trouvées, partagent une base solide et se suffisent. Pourquoi ne permet-on pas à l’autre quelques aventures qu’on pourrait se raconter au petit-déjeuner en se félicitant de ces incursions victorieuses ?

 

Pourquoi est-ce que les femmes ne veulent pas me prêter leur homme ?

Ces femmes, qui ne veulent apparemment pas de sexe ni d’argent supplémentaire de leur mari bouillonnent pourtant de rage et d’indignation lorsqu’elles apprennent que j’obtiens les deux de leur époux. On m’a déjà rapporté de telles scènes. Pas joli à voir. Ce qui est intéressant, c’est qu’elles ne font pas ces scènes par jalousie, car personne n’est jaloux d’une prostituée ? Même la plus frustrée et obtue des bonnes mères au foyer sait qu’il ne s’agit pas là d’amour ni de les remplacer au bras de leur mari. C’est de l’envie et de la haine qu’elles ressentent. Ces femmes ne souhaitent pas grand chose à leurs maris et elles dissimulent cette envie qui n’est pas digne d’une brave petite femme. Mais du sexe avec des prostituées leur donne toutes les raisons de s’énerver et de laisser sortir la haine accumulée, sans prendre le risque d’être hors-norme. Ce n’est pas très convenable d’haïr son mari parce qu’il travaille et a plus d’argent. Mais le détester parce qu’il dépense son argent de poche pour du sexe, ça c’est permis. Ces femmes ne veulent pas l’amour mais la haine. Avoir le droit d’haïr.

Le mariage et l’alliance sont les derniers maillons symboliques d’une chaine à laquelle les époux se tiennent enchaînés, ou plutôt la société bourgeoise les enchaîne. Souvent, elle m’apparaît comme un champ de bataille sur lequel des adversaires acharnés et amers emploient les milles petites défaillances du quotidien pour se mettre mutuellement KO. Des hommes et des femmes qui ne peuvent tout simplement plus se supporter, qui partagent seulement un lit, nuit après nuit, loin l’un de l’autre dans leurs pensées avant de s’endormir. Au matin rôdent les petites méchancetés, les agressivités passives qui fleurent la trahison. C’est seulement le corset du train-train quotidien qui les empêche de se foutre dessus. Une prison de bassesse, que chacun supporte pendant les années qui lui sont données à vivre.

Plutôt un pas de côté avec une escorte que pas de sexe dans une relation.

Pour la plupart des gens mariés, le sexe ne joue plus de rôle dans leur vie. Le sexe – sans parler de l’érotisme – reste un événement exceptionnel. La plupart des partenaires préfèrent ne pas en parler comme quelque chose qui les concerne. Si le sexe n’existe pas, l’adultère n’existe logiquement pas non plus. Jusqu’à ce qu’un jour…

J’aurais aimé ajouter dans mon interview à la radio que certains de mes clients ont connu un regain d’érotisme dans leur couple après avoir couché moi. Je suis la force secrète qui fait que ça remarche. Les histoires de mes collègues sont similaires. Les clients racontent avec enthousiasme que tout a changé après avoir couché avec une professionnelle du sexe, que l’expérience a été déterminante. Ces clients ne nous le racontent pas téléphone mais en live, au cours des rendez-vous suivants. Car le renouveau sexuel avec leur femme ne les empêche pas d’aller voir ailleurs. Bien au contraire. Le monde est à nouveau plein d’érotisme et de séduction et les hommes se voient galvanisés par leur potentiel redécouvert. Les femmes pensent probablement à ce moment là que leur ménage est au beau fixe. Et elles ont bien raison – c’est mon opinion en tout cas !

Il y a l’érotisme dans le mariage et l’érotisme du mariage, m’explique un ami qui était encore marié lorsque nous nous sommes rencontrés.

 

L’érotisme conjugal est l’adultère

J’aimerais tant donner aux femmes de mes clients ce que ces hommes viennent chercher auprès de moi. Raviver leur désir endormi depuis trop longtemps. Dans l’intérêt de tous, des hommes comme des femmes. Un vœu qui m’est refusé.

Pas toujours :

Il y a quelques mois, je recevais la lettre d’une femme. Elle avait trouvé mon adresse mail et mon site sur l’ordinateur de son mari. Elle avait googlé Hetaera et compris qui était Salomé Balthus. Vu mes photos, mon corps nu en détail. Elle me demandait maintenant avec beaucoup d’efforts et (comme elle me l’avoua plus tard) après de longues insomnies :

„Mon mari a-t-il couché avec vous?“

A cette question je ne répondis pas. Mais à sa lettre naturellement et ce fût le début d’une longue amitié épistolaire intense et érotique. Elle me confiait ses rêves et ses fantasmes, moi les miens, et nous allions ensemble visiter ceux des autres. C’est une femme très intelligente, éduquée, sublime, blonde et sensuelle par dessus le marché – elle m’a envoyé quelques photos d’elle. Elle a fini par comprendre qu’il est inutile de savoir si j’avais couché avec son mari. Est-ce que je le nierai ? Est-ce qu’elle me croirait ? Est-ce qu’elle voudrait me croire ? Ses fantasmes l’amenaient plutôt à me voir avec son mari, dissimulée derrière un miroir sans tain ou ligotée et bâillonnée sur une chaise juste à côté du lit, forcée à regarder. La cruauté de son mari et ma cruauté, et plus tard plus que ma cruauté, qui s’occuperait d’elle et de son corps encore jeune. Le corps d’une femme docile et dépendante qui supporte chaque humiliation et chaque douleur…

Je me permets d’ajouter : elle me racontait que ces deux là avaient retrouvé une vie amoureuse très intense. La femme ne m’écrit plus depuis, et je n’ai pas non plus revu son mari.

Mais tout ça je ne le raconte pas de bon matin à l’animatrice radio. Il n’y avait tout simplement pas assez de temps entre les coupures musicales.

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