HETAERA BLOG: Escorte after business

HETAERA BLOG: Escorte after business


Une escorte après son rendez-vous, seule dans les couloirs de l’hôtel…

 

La porte de la chambre se ferme derrière moi. Je suis seule dans le long couloir élégant. Il fait nuit, tout dort autour de moi derrière un enchaînement de portes identiques. Ici et là un « Do not disturb » accroché l’une d’entre elles ou un quelque plateau laissé devant. Personne ne me voit à part les caméras.

Un dernier regard dans mon sac à main, comme toujours après un date. Ça doit faire « PCH » dans ce silence : Portable, Clefs, Honoraire. Oui l’enveloppe avec les grands billets minces est bien là, en sécurité dans ma doublure. Le noble gentleman m’a tout juste donné un baiser sur la joue alors que je me penchais au dessus de son lit pour lui dire au revoir. Un fusillé bienheureux dans le coma postcoïtal.

Mon téléphone est là aussi. Quelques messages et appels ces dernières heures. La plupart des numéros me sont inconnus, probablement des personnes qui ont trouvé mon contact sur le site web de mon service d’Escorte Hetaera. Ils ne se sont même pas donnés la peine d’étudier les profils des différentes femmes et veulent directement savoir si l’une d’entre elle peut leur offrir ses services ce soir. Pourtant Hetaera n’est pas une agence d’escorte conventionnelle mais un club d’escorte haut de gamme. Pas de rappel pour ces messieurs. Et ces femmes discutent d’ailleurs elles même du « service » qu’elles souhaitent proposer. Où le décident spontanément, à chaque rendez-vous. C’est plus amusant comme ça. Les escortes de Hetaera Berlin ne garantissent pas de services érotiques concrets. Mais lorsqu’ils ont lieu, c’est que ces femmes en ont autant envie que ces messieurs qui offrent de les payer pour passer du temps avec eux.

La clef de mon appartement – comme toujours tout au fond de mon sac. Mon lit à moi m’attend. Le lit dans lequel je n’ai encore jamais fait l’amour et ne voudrais probablement jamais le faire. Mais je n’ai pas encore envie d’y aller. Je me sens bien ici, je veux déguster encore un peu l’aventure dans cette atmosphère à la climatisation délicatement parfumée au milieu du luxe de cet hôtel de Berlin Mitte dans lequel je ne m’offrirai pas une chambre moi-même. Je suis une imposture, un passager mystère dans ce monde luxueux auquel je n’ai accès que parce que ma compagnie plaît à quelques personnes. Certainement pas à cause de prouesses personnelles. Mais qui fait vraiment partie de la Jet Set pour ses prouesses personnelles, sans aide d’un peu de chance et de réseau? Et combien de femmes sont dans cet hôtel simplement grâce à leur mari? Ou alors comme compagnie érotique pour quelques heures d’un amusement tout particulier pendant qu’elles déclarent aux impôts être mannequins ou hôtesses? Ou très même très ouvertement escortes, comme moi?

L’hôtel est singulier. Il n’appartient pas à une chaîne que l’on retrouve dans chaque grande ville – Berlin, Francfort, Düsseldorf, Stuttgart, Cologne ou à l’étranger. C’est un bâtiment centenaire aux hauts plafonds qui se reflètent dans un parquet sombre. Il respire le secret des villes anciennes. On se sent perdu en rêve et décadent, comme si l’on était à Rome, Trieste ou Marrakech. Les hautes pièces feutrées avec leurs murs épais qui absorbent les bruits sont des endroits idéalement érotiques. L’excitation est encore dans mon corps et dans ma tête, je suis encore dans le rôle de la courtisane honnie, adepte de la vie nocturne, encore dans mon costume – une robe de soie et une cape couture – qui se fond parfaitement dans ce décor.

Je marche en direction de l’ascenseur et comme toujours, je n’arrive pas à les trouver. Je pars d’abord dans la mauvaise direction. Après quelques va-et-vient chaloupés sur le lourd tapis, je me retrouve devant l’entrée de marbre. Je saisis mon téléphone et désactive le mode silencieux.

Amitiés privées indispensables

 

Qui est-ce qu’une escorte peut appeler incessamment après le sexe ? Son Agence pour dépointer bravement ? Non je n’en ai pas et je ne fais pas de telles choses. Une meilleure amie ou un petit copain ? Toute jeune femme qui débute dans le métier en est tentée. La soirée a été si amusante, l’homme âgé comme leur professeur commun était un gentleman et tout était si étonnamment agréable : il était à l’écoute de ses désirs et tout semblait si naturel, comme dans la vraie vie ! Et l’honoraire… pour lequel son amie doit travailler tout un mois ou plus. Il est clair maintenant que l’amie en question ne sera pas vraiment disposée à partager l’expérience au téléphone avec elle. Et puis à cette heure…

Sans parler du moment où l’on a besoin d’appeler quelqu’un après une mauvaise expérience avec un client. Et pour qui cherche une épaule pour pleurer, une consolation et de l’amour dans la confusion – quelqu’un pour dire que ce n’est pas de sa faute, qu’elle n’a certainement rien fait de mal et qu’elle n’a rien à se reprocher – je ne peux que déconseiller de se tourner vers ses amis. Ces mêmes amis pour qui il est absolument normal de passer ses journées frustrés au bureau, qui haïssent ou craignent leur chef et que seule la perspective du weekend les pousse jour après jour à s’infliger pareille torture – ces mêmes amis qui s’assurent mutuellement qu’après tout c’est comme ça dans la vie, que la vie n’est pas qu’une partie de plaisir, qu’en tant qu’adultes on se doit de fonctionner, ces amis ne disent qu’une chose à l’escorte qui se plaint parfois de son travail : « Il faut vraiment que tu arrêtes. » ou au choix : « Ce que tu fais, tu l’as bien voulu. » Une escorte se doit donc par principe de ne faire que des bonnes expériences. A moins qu’elle ne soit une repentie militante qui explique au tout venant à quel point elle a été manipulée et abusée.

Non, les seules qui à cette heure là de la nuit sont heureuses de recevoir un call d’une callgirl sont des amies très particulières, elles-mêmes callgirls ou des escortes de luxe.

Peu importe comment était mon date – bon, mauvais ou simplement moyen. Il y a toujours quelques collègues qui à cette heure là ont encore envie de se faire inviter à débriefer l’aventure en détails autour de quelques cocktails. Après tout ces ladies rencontreront peut-être ce client dans un futur proche. J’envoie quelques messages. L’une d’elles va bien répondre, peut-être même toutes. Est-ce qu’Elsa n’avait pas un date ce soir ? Et Nali aussi ? Ou Yuna, la nouvelle ? Peut-être qu’elles ont comme moi, tout juste fini, qu’elles quittent la chambre d’hôtel ou qu’elles se rafraichissent dans la salle de bain, quelque peu perchées encore de leur soirée et qu’elles ont envie de faire la fête.

Un regard dans le miroir de l’ascenseur – Mes cheveux sont mouillés, mon maquillage brouillé mais ma peau rayonne, mes joues sont roses de sexe et je me sens belle. Je ne me trouve jamais aussi belle qu’après quelques heures de sexe réussi.

À cette heure là, les hôtels sont des lieux magiques. Les volumes de leur dédale se remarque particulièrement sans l’agitation des arrivées et des départs, des d’hommes d’affaires et de leurs valises à roulettes en route pour l’aéroport en train de dicter des ordres à leur smartphone. La lumière tamisée enveloppe subtilement le décor ponctué de d’opulents arrangements floraux, du bar lointain s’échappe un doux air de jazz. On retrouve le plus souvent le barman absorbé dans la lecture d’un roman. Il me remarque cependant immédiatement alors que je m’installe confortablement à une table et m’apporte une coupelle de popcorn à la truffe comme si nous nous connaissions bien. Je ne lui demande rien et il ne me pose pas de questions.

Peut-on deviner en me regardant ce que je viens de faire? Que j’ondulais il y a à peine vingt minutes dans, sous et sur le corps d’un homme surexcité, trois étages au dessus de ce bar ? Un œil aguerri devrait remarquer à mon grand sac à main que je ne suis pas une cliente de l’hôtel mais une invitée. Un client ne prendrait évidemment que sa clef et tout au plus son téléphone au bar, s’il souhaite encore si tard dans la nuit un remontant. Et si je venais de l’extérieur, je n’aurais pas les cheveux mouillés et je ne sentirais pas le shampooing de l’hôtel. Les barmans et les gardiens de ces hôtels sont-ils d’aussi fins observateurs ? Et est-ce que qu’ils remarquent qu’ils m’ont déjà vue ? Et que je suis celle qui demande toujours un taxi tard dans la nuit et qui n’assiste jamais au buffet du petit déjeuner?

J’adore Berlin entre loup et chien. L’ombre dorée des lampadaires. Le ciel bleu d’encre au dessus du parc Gleisdreieck et les rossignols dans les buissons du Landwehrkanal. Les larges rues désertes, quand les feux rouges sont arrêtés et les chauffeurs de taxi bavards. Tout ça m’attend encore – mais je me laisse le temps. Je commande un verre de vin rouge. Un Bordeaux lourd et sombre. Il brûle mes lèvres légèrement gonflées des nombreux baisers. Une sensation délicieuse. Quelque chose que beaucoup de gens ne connaissent que lorsqu’ils tombent amoureux. Mon téléphone s’allume – c’est Thaïs! Elle me rejoint bientôt. Elle aussi aime passionnément le monde des taxis, des hôtels et de leurs bars la nuit. Nous sommes deux conspiratrices qui seules peuvent comprendre l’intense bonheur d’être escorte!

Escorte et adultère

Escorte et adultère

L’escorte, ennemie naturelle de la femme mariée

« Mais qu’est-ce qui se passerait, si nos maris venaient chez vous? » me demandait l’animatrice radio sur un ton autoritaire. « C’est OK pour vous ? »

Je suis dans les locaux de l’ancienne radio du secteur Américain RIAS à Schöneberg, assise dans le studio de Deutschlandradio. Je suis l’invitée de l’émission « Im Gespräch (En conversation) », diffusée tous les matins de entre 9 et 10 heures. Comme dit, très tôt le matin, pour moi comme si c’était de nuit. Je me sens un peu confuse, non pas à cause de la fatigue mais parce que je sens que quelque chose ne tourne pas rond. On m’a dit que l’animatrice était absolument ouverte vis-à-vis de ma personne et de mon métier. Que l’atmosphère serait détendue et chaleureuse. Et me voilà en direct face à une personne peu commode qui cherche à me coincer avec ses questions. Son regard perçant, que les auditeurs ne peuvent, voir sous-entend:

« Bas les pattes des nos hommes ! »

À propos, je ne sais même pas si cette animatrice a un compagnon. D’ailleurs, ça ne me regarde pas. Tout comme je pourrais dire que je ne sais pas si mes clients sont mariés. Ça ne me regarde pas.
Mais ce n’est évidemment pas si simple. Parce que ça me regarde quand même, que mes clients soient mariés ou séparés, qu’ils soient célibataires, que leur couple soit en crise ou encore qu’ils n’aient jamais eu de relation. Parce que je dois gérer le désir de ces hommes. Le sexe adultère par exemple a besoin de sa propre mise en scène.

Et puis la question mal posée. Il ne s’agit pas de savoir si je trouve ça « OK » d’être l’objet de l’adultère mais plutôt : qu’est-ce que veut dire l’adultère pour la femme et pour l’homme respectivement ?

La plupart de mes clients sont mariés.

Comment je reconnais si un homme qui couche avec moi a une femme ?

Ou, comme disent les escortes, est un modèle présélectionné ?

Je ne le reconnais pas forcément à l’alliance, car on peu l’ôter au plus tard à la hâte avec la savonnette de l’hôtel et un peu d’eau froide. Quelle importance peu avoir une bague quand les relations sérieuses non maritales sont soumises au même principe de fidélité pour la durée de la relation. Sous-entendu bien sûr pour l’éternité. Même si un mariage ou une relation peuvent être rompus à tout instant par le divorce/la séparation. Dans le cas d’une relation hors-mariage, la notion de fidélité m’apparaît encore plus délicate : sans partage des biens, la séparation est simple. Défaire un mariage est déjà plus fastidieux. Ainsi, les hommes mariés sont plus détendus. Ils ont moins de raison de paniquer. Bien sûr qu’ils ne veulent pas que ça sorte, mais ils savent qu’ils prennent peu de risques en choisissant avec soin une escorte de luxe. Rapport coût/opportunité positif. La tentation, tout le monde l’a. Mais elle semble être un peu différente lorsque l’on doit être fidèle à son partenaire depuis deux ou vingt ans.

Je reconnais donc un homme marié à des indices précis : sa chemise repassée à la main main qu’il jette négligemment sur le sol le la chambre, la photo de ses enfants en fond d’écran de son téléphone, ou quand il m’annonce au tout début du date qu’il doit absolument passer un coup de téléphone à dix heures et en me demandant expressément de ne pas faire le moindre bruit. Et je ne peux que très rarement jouer silencieusement avec sa queue pendant ce temps.

J’admets, j’aurais pu épargner ce dernier détail aux épouses. Mais c’est exactement ce qui fait mon métier d’escorte. Je pénètre en terre étrangère ou plutôt : la terre étrangère me pénètre.

Franchement, dois-je m’en défendre ? Dois-je maudire les principes moraux de la société bourgeoise et du patriarcat – moi, en tant que pute?

Finalement je préfèrerais le plus souvent coucher avec la femme qu’avec son mari. Ce que ces maris racontent de leur femme me donne envie de les avoir auprès de moi. Puisqu’elle sont déjà présentes en pensées. Une noble présence de déesse mère inatteignable. Oui, je pourrais jurer que les hommes ne parlent jamais aussi bien de leur épouse qu’entre mes bras. Et je pense souvent que j’aimerais bien entendre l’autre version.

Certain hommes parlent du fait que leurs femmes leur refusent sexe et tendresses – parfois depuis des années. Ce n’est pas que leurs femmes ne seraient plus assez attirantes. Il s’agit clairement de femmes froides qui rejettent leur époux et leur montrent plus ou moins explicitement qu’elles ne restent avec eux que par habitude. C’est au moins comme ça que les hommes présentent les choses. Mais qu’est-ce qu’ils veulent, eux ? Est-ce qu’ils le savent eux-mêmes ? Est-ce qu’ils veulent vraiment que leurs femmes s’occupent d’eux et de leur masculinité ? Qu’elles se tiennent prêtes pour eux, qu’elles se comportent pour faire court comme des escortes privées ? Car dans ce cas, les hommes devraient peut-être aussi traiter leurs femmes comme des escortes et non pas comme des nourrices et des femmes de ménages.

Et que veulent les femmes ? Ces femmes qui restent à la maison pour permettre à l’homme de faire carrière et de gagner sa vie ? Ces femmes qui ont sacrifié leur vie pour qu’il puisse performer au sommet et aligner les billets devant une escorte de luxe ? Ce n’est pas l’argent qui leur manque, elles doivent en recevoir de leurs maris assez riches pour s’offrir mes services. Et pour obtenir de l’argent de leur part, elles ne doivent même pas coucher avec eux, contrairement à moi. (Tout au plus quelques fois au début j’imagine).

Mais désormais même moi je ne couche plus seulement avec les hommes – des autres – pour l’argent, mais parce que ça me plaît. Beaucoup plus qu’une relation stable et monogame. C’est bien pour ça que j’ai commencé ce métier. Notez : bien choisir son métier !

C’est une idée étrange de lier comme on le fait l’amour et le sexe. Que quand on s’aime on doive coucher ensemble tant que dure l’amour. Et que si ce n’est pas le cas, il y a quelque chose qui ne va pas avec l’amour. Et que le sexe sans l’amour, sans lien émotionnel, soit perçu comme inférieur ou dégradant ou incomplet, quelque chose de pas totalement épanouissant.

Alors que souvent, c’est le contraire. L’amour, l’intimité complique le sexe, le désir, l’objectification de l’autre, car le désir a toujours besoin d’objet, d’un objet du désir, avec lequel on ne doit pas s’identifier démesurément, pour le trouver attirant, pour ne pas toujours avoir le sentiment de se reconnaître en l’autre, comme si on se masturbait devant un miroir.

Sexe conjugal – un impératif ?

Est-ce bien nécessaire ? Est-ce que deux personnes qui s’aiment et qui se sont unis pour l’éternité, l’un comme témoin de la vie de l’autre, ces deux êtres là doivent-ils vraiment à côté de tous les sujets communs aussi inscrire régulièrement le sexe à l’ordre du jour ? L’intimité, la confiance ne sont-elles pas plus précieuses voire irremplaçables ? Est-ce que nos deux amoureux doivent vraiment copuler comme des virtuoses trois fois par semaine sans quoi il faudrait remettre toute leur relation en question ? Quel stress, quelle pression insupportable que les médias et l’industrie de la pub nous mettent là ! Mon amie Caroline Rosales a même un mot pour ça : rapport d’entretien. Ça me glace. À chaque fois que je suis dans une rue passante et que je regarde les gens, je me demande : est-ce qu’ils vont avoir un rapport d’entretien aujourd’hui ?

 

Outsourcer le sexe !

Pourquoi est-ce que les gens se mettent autant la pression avec le sexe ?
On peut tout simplement l’outsourcer, on n’est pas obligé de partager tous ses hobbies. Et surtout pas de jalousie : la consommation d’amours tarifées ou toute relation extra-conjugale – un amant pour Madame – n’est pas une remise en question mais bien la preuve qu’un ménage fonctionne. Que deux personnes se sont trouvées, partagent une base solide et se suffisent. Pourquoi ne permet-on pas à l’autre quelques aventures qu’on pourrait se raconter au petit-déjeuner en se félicitant de ces incursions victorieuses ?

 

Pourquoi est-ce que les femmes ne veulent pas me prêter leur homme ?

Ces femmes, qui ne veulent apparemment pas de sexe ni d’argent supplémentaire de leur mari bouillonnent pourtant de rage et d’indignation lorsqu’elles apprennent que j’obtiens les deux de leur époux. On m’a déjà rapporté de telles scènes. Pas joli à voir. Ce qui est intéressant, c’est qu’elles ne font pas ces scènes par jalousie, car personne n’est jaloux d’une prostituée ? Même la plus frustrée et obtue des bonnes mères au foyer sait qu’il ne s’agit pas là d’amour ni de les remplacer au bras de leur mari. C’est de l’envie et de la haine qu’elles ressentent. Ces femmes ne souhaitent pas grand chose à leurs maris et elles dissimulent cette envie qui n’est pas digne d’une brave petite femme. Mais du sexe avec des prostituées leur donne toutes les raisons de s’énerver et de laisser sortir la haine accumulée, sans prendre le risque d’être hors-norme. Ce n’est pas très convenable d’haïr son mari parce qu’il travaille et a plus d’argent. Mais le détester parce qu’il dépense son argent de poche pour du sexe, ça c’est permis. Ces femmes ne veulent pas l’amour mais la haine. Avoir le droit d’haïr.

Le mariage et l’alliance sont les derniers maillons symboliques d’une chaine à laquelle les époux se tiennent enchaînés, ou plutôt la société bourgeoise les enchaîne. Souvent, elle m’apparaît comme un champ de bataille sur lequel des adversaires acharnés et amers emploient les milles petites défaillances du quotidien pour se mettre mutuellement KO. Des hommes et des femmes qui ne peuvent tout simplement plus se supporter, qui partagent seulement un lit, nuit après nuit, loin l’un de l’autre dans leurs pensées avant de s’endormir. Au matin rôdent les petites méchancetés, les agressivités passives qui fleurent la trahison. C’est seulement le corset du train-train quotidien qui les empêche de se foutre dessus. Une prison de bassesse, que chacun supporte pendant les années qui lui sont données à vivre.

Plutôt un pas de côté avec une escorte que pas de sexe dans une relation.

Pour la plupart des gens mariés, le sexe ne joue plus de rôle dans leur vie. Le sexe – sans parler de l’érotisme – reste un événement exceptionnel. La plupart des partenaires préfèrent ne pas en parler comme quelque chose qui les concerne. Si le sexe n’existe pas, l’adultère n’existe logiquement pas non plus. Jusqu’à ce qu’un jour…

J’aurais aimé ajouter dans mon interview à la radio que certains de mes clients ont connu un regain d’érotisme dans leur couple après avoir couché moi. Je suis la force secrète qui fait que ça remarche. Les histoires de mes collègues sont similaires. Les clients racontent avec enthousiasme que tout a changé après avoir couché avec une professionnelle du sexe, que l’expérience a été déterminante. Ces clients ne nous le racontent pas téléphone mais en live, au cours des rendez-vous suivants. Car le renouveau sexuel avec leur femme ne les empêche pas d’aller voir ailleurs. Bien au contraire. Le monde est à nouveau plein d’érotisme et de séduction et les hommes se voient galvanisés par leur potentiel redécouvert. Les femmes pensent probablement à ce moment là que leur ménage est au beau fixe. Et elles ont bien raison – c’est mon opinion en tout cas !

Il y a l’érotisme dans le mariage et l’érotisme du mariage, m’explique un ami qui était encore marié lorsque nous nous sommes rencontrés.

 

L’érotisme conjugal est l’adultère

J’aimerais tant donner aux femmes de mes clients ce que ces hommes viennent chercher auprès de moi. Raviver leur désir endormi depuis trop longtemps. Dans l’intérêt de tous, des hommes comme des femmes. Un vœu qui m’est refusé.

Pas toujours :

Il y a quelques mois, je recevais la lettre d’une femme. Elle avait trouvé mon adresse mail et mon site sur l’ordinateur de son mari. Elle avait googlé Hetaera et compris qui était Salomé Balthus. Vu mes photos, mon corps nu en détail. Elle me demandait maintenant avec beaucoup d’efforts et (comme elle me l’avoua plus tard) après de longues insomnies :

„Mon mari a-t-il couché avec vous?“

A cette question je ne répondis pas. Mais à sa lettre naturellement et ce fût le début d’une longue amitié épistolaire intense et érotique. Elle me confiait ses rêves et ses fantasmes, moi les miens, et nous allions ensemble visiter ceux des autres. C’est une femme très intelligente, éduquée, sublime, blonde et sensuelle par dessus le marché – elle m’a envoyé quelques photos d’elle. Elle a fini par comprendre qu’il est inutile de savoir si j’avais couché avec son mari. Est-ce que je le nierai ? Est-ce qu’elle me croirait ? Est-ce qu’elle voudrait me croire ? Ses fantasmes l’amenaient plutôt à me voir avec son mari, dissimulée derrière un miroir sans tain ou ligotée et bâillonnée sur une chaise juste à côté du lit, forcée à regarder. La cruauté de son mari et ma cruauté, et plus tard plus que ma cruauté, qui s’occuperait d’elle et de son corps encore jeune. Le corps d’une femme docile et dépendante qui supporte chaque humiliation et chaque douleur…

Je me permets d’ajouter : elle me racontait que ces deux là avaient retrouvé une vie amoureuse très intense. La femme ne m’écrit plus depuis, et je n’ai pas non plus revu son mari.

Mais tout ça je ne le raconte pas de bon matin à l’animatrice radio. Il n’y avait tout simplement pas assez de temps entre les coupures musicales.

Putain AfD

Putain AfD

Et voilà le travail ! A peine ai-je atteint la gloire éternelle pour mes chroniques sur l’amour tarifé que je me fais à nouveau toute petite. Pourquoi ai-je été déclarer sur Twitter que jamais je ne compterai parmi ma clientèle les membres du parti nationaliste AfD (Alternative pour l’Allemagne) ? Comment pouvais-je prétendre les reconnaître ?

Je voulais seulement défendre ma réputation de Putain Rouge maintenant que les mauvaises langues me surnomment la pute de la presse Springer. Sauf que maintenant quelques poignées de gens de plus qu’un certain Don Alphonso lisent mes Tweets. Il y a là dehors une armée fantôme qui m’épie comme je ne me le suis imaginé dans mes plus belles névroses. Des fantômes que j’ai moi-même invoqués…

Elle me raillait : « Vas-y, écris-le dans ‘Die Welt’ ! ». Aussi sûre de sa victoire que l’est ce maudit parti. J’avoue avoir visé un peu haut. Comme mon local favori, le Nobelhart&Schmutzig, qui refuse de laisser entrer armes, chiens et AfD à coup d’autocollants sur leur porte. Mais à quoi aurai-je pu reconnaître qu’elle y est affiliée ? Je connais à peine Petry, Weidel et Storch ! Je ne l’ai pas googlé non plus au préalable. Et puis ça n’aurait servi à rien puisqu’elle m’a évidemment bookée sous un faux nom. J’en étais pourtant si fière : encore une femme ! Incroyable comme ça prend ! Jamais je n’ai pensé aux femmes en excluant les clients de l’AfD! Incroyable ce qu’il peut y avoir de belles femmes à l’AfD ! Jamais je n’aurai osé penser ça de cette délicate fée. Elle… une nazi ? Non, elle ne l’était pas. Je n’abuse pas autant de cette expression. Et une « salope de nazi », comme mes amis de gauche l’auraient appelée ? Ce serait plutôt moi dans ce cas. Après avoir couché avec elle.

Après une douche froide, les cheveux mouillés et tentée de filer à l’anglaise avec mon honoraire malgré le les heures payées, perturbée, bouleversée, je la laissais me vêtir d’un peignoir d’hôtel immaculé. Le tissu lourd en retombant entraîna mes épaules vers le bas. Elle ouvrit un Chateauneuf-du-Pape – du vin rouge, comme c’est drôle ! Mais nous avions déjà fini le champagne. Et j’avais envie de plus d’alcool malgré les quelques coupes que nous avions déjà bues bar de l’hôtel. Et tout ça en public ! Moi, honorable prostituée avec cette membre de l’AfD ! Allez, par ici le vin rouge ! En trinquant « au féminisme » elle me clouait littéralement au fauteuil.

 

Mission

« Je t’ai bookée pour que tu écrives quelque chose à propos des femmes de l’AfD » me dit-elle. Pardon ?! Mais pourquoi ne se cherche-t-elle pas une journaliste professionnelle ? Voulait-elle savourer sa victoire sur moi ?

Elle dit vouloir diffuser un message en étant sûre de rester anonyme. Elle misait sur mon devoir de discrétion d’escorte. L’enfreindre serait un délit et entraînerait ma perte. C’est pour cela qu’elle m’a choisi. La pute en lien direct avec la presse.

On pourrait ici prétendre que mon récit n’est que pure invention. Que je mens. Ce serait peut-être mieux si mes textes étaient de la fiction. Malheureusement pour moi, je n’ai pas autant d’imagination. Je ne peux que raconter mon vécu. Je ne m’y connais pas assez dans les autres domaines de la vie, je ne ferais que me ridiculiser. Peut-être me suis-je décidée pour la prostitution pour cette raison : qui ne peut rien inventer doit vivre les choses.

Je me réduis donc à restituer le plus fidèlement possible ses faits et gestes. Je ne prétends pas non plus fournir là un quelconque exploit journalistique.

« Il n’y a qu’un féminisme – celui qui combat l’oppression de toutes les femmes, indépendamment de l’endroit où elle se produit ou de celui ou celle qui la perpètre. Ceux et celles qui oppriment le plus les femmes, et ce jusqu’au meurtre, sont aujourd’hui les mêmes que ceux qui s’opposent aux homosexuels, aux transsexuels et aux juifs. Ce sont les hommes qui envahissent nos pays et veulent tous nous renvoyer au Moyen-Âge.

Bien sûr qu’on ne peut pas généraliser. Tous les étrangers ne sont pas comme ça. Ce sont les hommes turcs, arabes et nord-africains dont je parle. Je ne refuserais aucune femme en demande de protection. De protection contre la violence, le mariage forcé, l’excision… Pour elles nous devons ouvrir nos frontières. Nous ne devrions laisser entrer dans le pays que les réfugiées femmes et les séparer de leurs tortionnaires masculins. Ce n’est aider personne que de laisser entrer avec elles la violence à laquelle elles tentent de réchapper.

La gauche et les verts qui ont tant œuvré pour nous ne nous protègent plus. Ils refusent de voir la vérité qui dérange. Ils protègent les machos violents qui n’ont rien mais alors rien à voir avec leurs petits idéaux de hippie. Ceux-là mêmes qui les traitent de mauviettes.

Les optimistes penses que c’est justement le moment de faire des grands pas pour l’émancipation – je dirai seulement : écriture inclusive… Mais il s’agit déjà de conserver les acquis ! Lorsque la maison brûle, ça ne sert à rien de changer les rideaux.

Le féminisme aujourd’hui ne peut pas faire autrement que d’être de droite. Il n’a pas le droit de s’exprimer dans le mainstream social. Mais nous les femmes de l’AfD n’avons pas peur ! Alors oui, nous sommes de droite ! »

Pourquoi est-ce qu’elle me raconte tout ça, à moi ? Parce qu’elle veut aussi être reconnue comme féministe ?

Train fantôme

« Il est clair qu’à l’AfD il y a de nombreux hommes qui rejettent notre modernité. Mais ils étaient pour nous le moindre mal. Nous pensions que c’était dans la poche avec ces grands pères et ces moniteurs de conduite. Que ces messieurs n’auront in fine que contribué à protéger les sociétés libérales, et ainsi les libertés des femmes, des homos, des lesbiennes et de tous ceux que ces messieurs méprisent. Seulement voilà, nous ne pouvons pas faire entrer le féminisme dans notre programme officiel car nous avons besoin de tous ces idiots utiles. La stratégie était de les faire rouler pour nous, déjà à l’époque de Frauke Petry (ancienne porte-parole de l’AfD) et Alice Weidel (nouvelle tête du parti) aussi y croit. Mais peut-être qu’on s’est plantées ?

T’as vu les types qui siègent tout à coup au parlement ? Le pur train fantôme. On dirait qu’ils sont là pour casser des gueules. Qu’est ce qui se passerait si ces vieux nauséabonds et ces affreux molosses prennaient le pouvoir ?

À l’AfD, les femmes sont seulement tolérées. La question est pour combien de temps encore ? Nous avons certes formellement les mêmes droits, mais les hommes de la fraction bouillonnent de rage. Petry déjà était une provocation. On leur mettait constamment sous le nez qu’elle baisait, qu’elle faisait vite fait un enfant à côté de sa carrière et ce sans mariage à l’horizon. Et pour se débarrasser d’elle, ils doivent maintenant supporter les lesbiennes (Alice Weidel). Quelle effronterie ! Et Alice le sait pertinemment. Elle ne peut pas se permettre de flancher. Elle doit toujours prendre les devants, et à droite toute, surtout ne pas flancher. Tu l’as déjà observée, quand elle tient des discours au parlement, toujours après Merkel à l’ordre du jour ? À quel point c’est artificiel, même la haine ? Sa haine est montée de toutes pièces, elle la brandit comme un bouclier. Elle doit la mener à bien. Ne te méprends pas, je ne veux pas la faire passer pour une victime. Mais quelque part on a toutes raté le coche pour mener la barque. Maintenant il ne peut que s’agir de garder la cadence et de ne pas se faire rattraper par le tempo de conquête de l’AfD. L’effronterie vaincra – ou ma foi l’impudence, si tu veux l’appeler comme ça. C’est seulement elle qui peut triompher, car l’AfD se nourrit tabous brisés. Mais de quels tabous parle-t-on ?

Que font les partis amis dans d’autres pays comme la Pologne ? Ils peuvent peu pour la sécurité et la prospérité. Pour détourner l’attention des électeurs, ils attaquent la culture et tout ce qui est différent ou alternatif… les travailleuses du sexe comme toi. La société libérale. L’Etat de droit. Avons-nous aidé nos oppresseurs à s’emparer du pouvoir ?

Il n’y a pas de retour en arrière possible. Celui qui hésite a perdu. Parce que la base est échaudée. La base rurale de l’AfD, un monde dont je ne soupçonnais rien. Ces petites villes maussades. Ce qui bouillonne dans l’arrière-pays ! J’ai suivi les dernières campagnes électorales en Bavière et en Saxe. J’ai complètement flippé. C’est le Moyen-Âge là-bas. Notre Moyen-Âge ! Une foule enragée prête à dresser un pilori ou un bûcher à tout moment. Ce n’est pas forcément un milieu exclusivement masculin, ce n’est pas ça. Là bas, même les femmes me font peur. Qu’est-ce que ces gens attendent de nous ? Qu’est-ce qu’ils veulent ? Qu’est-ce que nous devons leur fournir pour les satisfaire ? Salomé, leurs têtes quand ils hurlent. Leurs visages ! Leurs dents ! Cette affreuse brutalité… Salomé… ils puent vraiment ! »

Mais pourquoi est-ce qu’elle me raconte tout ça ? Etait-ce une ivresse ? Un désir fatal de naufrage et moi, femme fatale, devant l’en empêcher ? Ces derniers mots étaient neveux et son regard paniqué me colle à la peau.

Je citai Brecht : « La chair tremble dans les faubourgs »

Elle ne connaissait pas Brecht.

„Je ne connais que L’Apprenti Sorcier de Goethe : Les esprits que j’ai réveillés/Ne veulent plus m’écouter!

Me vînt encore : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. » – ça non plus, elle ne connaissait pas, mais elle semblait trouver ces vers assez répugnants. Son visage exprimait le dégoût. Et l’effroi.

 

 

Contre l’hypocrisie

Contre l’hypocrisie

 

Urania Berlin, 3. Décembre, 12 heures. Un évènement contre le travail du sexe.

 

La petite salle est un quart plein, trois quarts vide. Sur l’estrade se trouvent six femmes, six abolitionnistes avec la ferme intention d’abolir la prostitution. Ou plutôt de chasser les prostitué.es en dehors de la belle Allemagne immaculée. Elles veulent aussi pénaliser leurs clients, « les hommes ». Aux yeux des abolitionnistes, les hommes sont tous des gros dégueulasses. Leur sperme est à peu près aussi dangereux que les déchets nucléaires. À moins qu’il ne soit amoureusement déversé dans la femme avec laquelle ils aspirent à une relation durable. Ou du moins une femme qu’ils ne paient pas pour ça. Dans les trois premières rangées sont rassemblés les fans. Ils semblent bien se connaître entre eux : ils rient, hurlent « bouh! » et applaudissent de concert.

 

Les thèses propagées:

 

– Les travailleurs du sexe qui prétendent exercer volontairement leur métier et y trouver du plaisir sont les victimes d’un lavage de cerveau patriarcal. Elles sont à « 90% » objet d’abus pendant leur enfance et reproduisent ce schéma. Ces personnes vont un jour, lorsqu’elles seront veilles, reconnaître qu’elles se sont voilé la face et la prise de conscience sera terrible.

– On ne doit pas nommer le travail du sexe « travail du sexe ». Ce n’est ni un travail ni un passe-temps mais toujours de la violence envers les femmes. Qui paie une femme pour du sexe peut aussi directement la violer, c’est aussi grave.

– Et si vraiment une femme travaille volontairement comme prostituée, elle s’enrichit sur le dos des milliers d’autres femmes exploitées et victimes du trafic humain. Ces victimes n’existeraient naturellement pas si la prostitution était interdite.

– La pénalisation des clients est efficace contre la prostitution criminelle.

– La prostitution n’est pas compatible avec le syndicalisme car les prostituées ne sont pas capables d’organiser leur défense. Dans ces organisations siègent exclusivement des membres de la mafia proxénète qui cherchent à influencer la politique. Et les politiques font tout ce que les souteneurs leur disent de faire.

– Personne ne veut punir la prostitution. Seulement ses clients. Personne ne veut confisquer le travail des travailleuses du sexe. On s’en prend qu’aux clients.

– Les organes sexuels sont soit saints (vagin) soit répugnants (pénis)

– Abolitionism is love

 

Lorsque je pris la parole, je fus traitée de maquerelle. On veut que je me trouve un « vrai » travail au lieu de propager le fléau de la prostitution forcée. Les femmes comme moi sont les vrais bourreaux. Dois-je dire quelque chose?

 

Ce qui me dérange le plus chez ces abolitionnistes est leur hypocrisie

 

Non, elles n’ont pas de haine envers les travailleuses du sexe. Elles ne pensent simplement pas qu’elles existent. Les prostituées ne sont pour elles pas des femmes qui travaillent mais des femmes qui subissent une violence. Elles nous voient comme des victimes, jamais comme des sujets agissant en pleine conscience. Elles ne voient pas qu’elles nous font par là même subir la violence qu’elles attribuent au patriarcat. Non, elles ne veulent pas nous criminaliser. Seulement nos clients. Elles ne veulent pas nous confisquer notre métier. Elles veulent juste que personne ne nous paye pour ça. Non, elles ne sont pas xénophobes. Elles ne veulent juste pas voir ça dans leur ville ni dans leur pays. C’est plus facile de dire ça des étrangers quand il s’agit de travailleuses du sexe. Elles peuvent ainsi prétendre que ces femmes ne veulent elles-mêmes pas être là. Elles prétendent que ces femmes préfèreraient rentrer chez elles, auprès de leur famille et avoir un boulot correct. Elles ne voient pas que c’est justement pour leurs familles que ces femmes viennent gagner de l’argent dans les pays riches. Non, elles ne ferment pas les yeux devant la misère. Elles pensent seulement que si ces femmes sont en Allemagne (Suède, Norvège, France, peu importe), elles doivent au moins être invisibles. Disparaître dans des jobs sous-payés. Elle trouvent ça ok que des jeunes européennes de l’est nettoient leur appartement au noir, mais pas qu’elles couchent avec leurs maris pour la même somme d’argent. Elles ne voient pas que derrière ce paternalisme intrusif se cache un mépris de classe répugnant. Non, elles ne sont pas des amies de la sexualité. Il n’y a que la morale qui compte. Elles s’opposent ouvertement à la liberté sexuelle. Elles ne conçoivent la sexualité que dans le pré carré de la morale chrétienne. Une femme doit pouvoir faire ce qu’elle veut de son corps, mais pas de son sacro-saint vagin ! Le corps de la femme n’appartient qu’à elle, sauf si elle veut le vendre. Elles ne voient pas que c’est précisément le discours patriarcal selon lequel une femme doit dédier son corps aux institutions de la famille et de l’État. Non, elles ne sont pas contre la société libérale, mais elles veulent que seules les choses qui leur plaisent soient permises. Qu’il y ait des lois pour ça, pour construire le pays de leurs rêves. Elles ne voient pas que qu’un État dans lesquels tout le monde a la même opinion n’existe dans aucune autre civilisation développée. Et je pense qu’elles ne le voient vraiment pas. Elles ne sont même pas cyniques. Elles sont juste de droite.

 

 

PUTAIN ROUGE

PUTAIN ROUGE

 

Par Johanna Luyssen photo Maurice Weiss. Ostkreuz— 

L´article dans Libération

Très à gauche, cette Berlinoise, fille d’un chanteur à succès de RDA, est une fière travailleuse du sexe et dirige désormais sa propre agence d’escorts.

 

 

On l’appelle «Salomé Balthus». Ou bien «Klara Johanna Lakomy». Plus généralement Hanna Lakomy. Tout dépend qui est ce «on». Lorsque ses futurs clients s’aventurent sur le site de son agence d’escorts, ils y trouvent la photo de Salomé, putain majestueuse et poupée perverse. En dessous, quelques précisions : 1, 58 m. Pointure : 34. Salomé cite Baudelaire et porte du parfum Perris Monte Carlo. Elle aime les desserts et le Ruinart Blanc de Blancs. Salomé est une hétaïre.

Hanna Lakomy est attablée, verre de prosecco à la main, dans un restaurant italien onéreux du quartier de Mitte, à Berlin, environnement sans charme, mais proche des grands hôtels où Salomé fait régulièrement affaire. Affable et volubile, elle est apprêtée et parfaitement maquillée, avec ce look de baby doll qui doit faire des ravages dans les cinq étoiles de la ville : col Claudine, pochette Miu Miu, lunettes de soleil itou.

L’histoire est intrigante. Voici la directrice féministe d’une agence d’escorts, qui lit Adorno et vote Die Linke. Et surtout, c’est crucial, qui ne remet pas la moitié de ses gains à un type derrière son bureau. Après avoir travaillé pendant cinq ans dans des agences classiques, Lakomy a créé Hetaera en 2016. Une sorte de gynécée online où travaillent douze prostituées de luxe, et sur lesquelles elle ne prend pas de commission. On pourrait qualifier cela de «Scop de la passe», mais elle préfère appeler ça des «dates». Lorsqu’elle rencontre le photographe de Libé, qui appartient à l’agence Ostkreuz, elle s’écrie, enchantée : «Ah ! je connais du monde là-bas. Je me suis beaucoup inspirée du modèle d’Ostkreuz pour fonder mon agence.» Elle se félicite d’avoir injecté sa culture de gauche dans son métier, résumant la chose en une phrase percutante : «Je prends l’argent sale des hommes riches avec mon corps, et ensuite je le redonne aux impôts.»

Hanna Lakomy est une fille de l’Est. Elle a grandi dans les années 80 dans le quartier berlinois de Pankow, «un paradis banlieusard». Ses parents étaient artistes. Son père, Reinhard, mort en 2013, était un célèbre chanteur populaire à cheveux longs. Sa mère, Monika Ehrhardt, était parolière. Quel gamin en RDA n’a pas grandi avec leur Traumzauberbaum, «l’arbre magique du rêve» ? Leurs productions pour enfants se sont vendues à des millions d’exemplaires. «A l’école, les gens connaissaient mon père avant de me connaître, moi. Je n’ai jamais pu me cacher. Je n’ai jamais pu mener une vie tout à fait normale. Alors, j’ai décidé de me distinguer pour de bon !»

Elle a toujours aimé le sexe, qu’elle distingue volontiers de l’amour. S’ajoute à cela un rapport à la nudité décomplexé. Adepte de la FreiKörperKultur, le naturisme cher aux estivants de la mer Baltique, elle estime qu’«être nue, c’est comme être habillée». En RDA, non seulement la culture sexuelle était moins conservatrice qu’à l’Ouest, mais les femmes pouvaient avorter plus aisément. «Ma grand-mère et ma mère étaient des femmes sûres d’elles. Quand je suis arrivée à l’université, et qu’on m’a parlé des différences entre femmes et hommes, le salaire, le droit à disposer de leur corps… j’ai été stupéfaite. Dans ma culture, les choses étaient beaucoup plus simples.»

Elle dit être arrivée avec la même simplicité à la prostitution qui, rappelons-le, est légale en Allemagne. Après ses études de philosophie est venue l’envie de gagner sa vie, mais pas forcément dans l’écriture, son loisir préféré – elle a un roman en préparation.«Autrefois, la prostitution était une ligne rouge à franchir, il fallait aller dans des bars ou dans certaines rues. Internet a tout changé. Vous pouvez mener une vie normale lorsque vous n’êtes pas avec un client, conserver votre vie bourgeoise. Nous, les prostituées, nous sommes parfois assises à côté de vous dans le métro.» Surtout, elle n’a vu dans cette activité aucun interdit moral.

Elle aime le sexe, elle a besoin de gagner sa vie, elle est en couple depuis une décennie avec un homme, artiste, trente ans de plus, qu’elle aime et qui la soutient. De toute façon, dit celle qui n’a aucune envie d’avoir un enfant, «mon corps ne lui appartient pas». Elle vit à Berlin, où la sexualité s’exprime avec plus d’extravagance qu’ailleurs. Sans doute n’exercerait-elle pas ce métier avec la même facilité à Munich. «La vie nocturne ici m’a absorbée. A Berlin, tu peux aller dans le métro en bikini, tout le monde s’en fiche. C’est quand je vais ailleurs en Allemagne que je me rends compte à quel point les choses sont fermées. A chaque fois je me demande « mais pourquoi je me sens si mal ? » Tout simplement parce que ce n’est pas Berlin !»

Pendant des années, elle a pratiqué son métier sous pseudo, réticente à l’idée que l’on sache que la fille de Reinhard Lakomy était une prostituée de luxe, et que la chose fasse les délices des tabloïds. Mais en décembre dernier est venu le moment du coming out. Son amie Caroline Rosales, journaliste, écrit alors avec son accord un long article dans le journal Die Zeit, sur le thème «mon amie est une call-girl». Le titre : «Parce qu’elle le peut, parce qu’elle le veut»«Encore aujourd’hui, il y a des moments où on lui demande ce qu’elle fait dans la vie et elle ne le dit pas, s’amuse Rosales. Elle repousse les frontières. Elle se comporte comme si le monde lui appartenait, comme si les règles n’avaient jamais existé. Pour moi, qui écris beaucoup sur les femmes, elle représente un féminisme que je n’avais jamais pris en considération, ni pour moi ni pour les autres. C’est rafraîchissant.»

Parmi les règles que Lakomy a instaurées au sein de son agence, l’une d’elles peut surprendre : «Nous ne garantissons pas le sexe. Mais du coup, nous garantissons que les rapports sexuels qui surviennent sont consensuels.» Cela veut dire que si elle n’a pas envie de coucher avec un type, elle le lui dit gentiment. «Cela lui laisse une chance pour plus tard, avec une autre. La plupart du temps, les gens ne le prennent pas mal. Bien souvent d’ailleurs, c’est réciproque. Du coup, ils payent les verres, mon taxi, et on en reste là.»Si le contrat se conclut, en revanche, elle pratique des tarifs qu’elle estime conformes à sa profession : 1 000 euros les quatre heures, 3 000 la nuit.

Salomé Balthus, pseudo choisi pour la tentatrice biblique et pour le peintre qu’elle admire, ouvre la porte de sa chambre dans un grand hôtel italien du centre de Berlin. Face à elle, l’université Humboldt, où elle a fait ses études. Son client arrive dans deux heures. On papote, on évoque Simone de Beauvoir, elle, qui aime tant la philosophie. Elle n’a jamais lu le Deuxième Sexe.Si elle l’avait fait, peut-être aurait-elle cité cette phrase qu’on trouve dans le chapitre sur les hétaïres : «Il arrive que dans l’argent ou les services qu’elle extorque à l’homme, la femme trouve une compensation au complexe d’infériorité féminine ; l’argent a un rôle purificateur ; il abolit la lutte des sexes.»

 

Lire aussi: «#Metoo a le potentiel de se transformer en une terreur ridicule» – Hanna Lakomy dans LE TEMPS. Par Malka Gouzer